Archive pour avril, 2011

16. Comment le moi, sous l’effet de la promotion de l’individu, vient à s’instituer source du droit

Le développement d’une philosophie politique ayant pour point de départ la primauté du moi va constituer le cheval de bataille du tristement célèbre Adolphe Thiers. C’est tout particulièrement à l’occasion des fameux événements de 1848, qui remirent le spectre de la Révolution sur le devant de la scène, qu’il jugea particulièrement opportun de s’essayer à prouver le bien fondé du droit de propriété, à nouveau menacé par celles et ceux qu’il était de bon ton de qualifier de « canaille »…

L’intérêt était, semble-t-il, de s’appuyer sur la très célèbre maxime de Descartes : « Je pense, donc je suis« , et sur la philosophie des Lumières, investie ardent défenseur des droits de l’Homme et, par extension, des droits de l’individu. Prenant la posture d’un phénoménologue aguerri, voici ce que Thiers remarque à propos de … sa propre personne : « je sens, je pense, je veux : ces sensations, ces pensées, ces volontés, je les rapporte à moi-même. Je sens qu’elles se passent en moi, et je me regarde bien comme un être séparé de ce qui l’entoure, distinct de ce vaste univers qui tour à tour m’attire ou me repousse, me charme ou m’épouvante. Je sens bien que j’y suis placé, mais je m’en distingue parfaitement, et je ne confonds ma personne ni avec la terre qui me porte, ni avec les êtres plus ou moins semblables à moi qui m’approchent, et avec lesquels je serais tenté quelquefois de me confondre, tant ils me sont chers, tels que ma femme ou mes enfants. Je me distingue donc de tout le reste de la création, et je sens que je m’appartiens à moi-même.« 

Evidemment, tout ceci est fort gratifiant pour nous autres humains car l’idée que nous avons de nous-mêmes s’y trouve on ne peut plus flattée. Ce serait tout de même bien dommage de s’y tromper car, derrière une approche prétendument phénoménologique d’un comportement propre au genre humain pointe à nouveau, comme chez Schopenhauer, l’ombre fallacieuse et inquiétante de ce qui constitue le registre imaginaire organisé autour de la dialectique du moi face à autrui.

Ici, cependant, l’heure est particulièrement grave pour Thiers qui, face à l’acuité des enjeux politiques du moment, va s’engager bien plus loin. Partant du principe de la singularité de l’individu, – désormais institué libre et indépendant et par conséquent maître de lui-même par la Déclaration des Droits -, il considère tout naturellement que celui-ci peut en disposer à sa guise, « sans scrupule » ! L’individu, ses intérêts particuliers et les opinions qui les soutiennent (autrement dit, le moi et sa sphère de préjugés) vont par conséquent constituer la source et la mesure de tout ce qui doit advenir sur le plan sociétal. Pour le sieur Thiers, donc, « il résulte de l’exercice des facultés humaines, fortement excitées, que ces facultés étant inégales chez chaque homme, l’un produira beaucoup, l’autre peu, que l’un sera riche, l’autre pauvre, qu’en un mot l’égalité cessera dans le monde. »

Voici comment, d’une consternante « constatation » de faits, sera déduite une loi qui se verra tout naturellement sanctionnée par le droit ; le droit à récompense pourrait-on dire, c’est-à-dire, le droit de propriété (privée) pour ceux (méritants) qui sauront utiliser à bon escient les facultés (et les moyens) mis à leur disposition dès le commencement de leur existence (par un Dieu finalement plein de bon sens), et qui pourront ainsi recueillir en toute logique le fruit de leur travail … même si celui-ci a été finalement accompli par d’autres, – traduisons : par les petits autres, pour mon plus grand profit à moi…

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