7. Jouissance (inconsciente) et frustration : une dialectique redoutable

Aveuglé par une image pour le moins lénifiante (et confuse) de ce qui selon lui fonde les relations humaines, Schopen-hauer entreprend alors de nous persuader que   »notre sympathie ne s’adresse d’une façon directe qu’aux seules douleurs des autres ; leur bien-être ne l’éveille pas, du moins pas directement : en lui-même il nous laisse indifférents ». Pour lui, « la raison en est, que la douleur, la souffrance, et sous ces noms il faut comprendre toute espèce de privation, de manque, de besoin, et même de désir, est l’objet positif, immédiat, de la sensibilité. Au contraire le propre de la satisfaction, de la jouissance, du bonheur, c’est d’être purement la cessation d’une privation, l’apaisement d’une douleur, et par suite d’agir négativement ». Et de conclure, « c’est bien pour cela, que le besoin et le désir sont la condition de toute jouissance ».

Essayons, si possible, de mettre un peu d’ordre dans ce fatras… Car, tout de même, utiliser la rubrique « douleur-souffrance » pour y ranger à la fois « privation-manque-besoin-désir« , c’est très directement mélanger torchons et serviettes, et perdre une bonne occasion de réfléchir.

La privation renvoie à une absence réelle ; le besoin est la tension qui invite l’individu à remédier à cette absence, absence redoutable parce qu’elle concerne ses chances de survie : ceci implique qu’on y réponde réellement, matériellement, physiquement, etc.

Le manque intervient dans la dimension symbolique ; c’est le désir qui y répond. Par exemple, un livre n’est pas à sa place habituelle sur une étagère de bibliothèque. Il a laissé un vide… Ce vide ne correspond pas à un besoin ; il n’y a pas de nécessité biologique, par exemple, à le combler. En découvrant ce vide, nous y répondons d’abord en plaquant, mentalement, quelques mots sur la situation : « Là, il manque un livre » ou « Il manque le livre de tel auteur ». Déjà notre désir se porte bien au-delà de notre personne, tout en appelant une série de questions : « Était-ce bien celui-là ? » « Qu’est-il devenu ? » « En ai-je besoin maintenant ? » « Où l’avais-je acheté ? » À travers ces questions dont le réseau s’étend potentiellement à l’infini, c’est toute une partie du système du discours qui se met en situation de répondre au trouble que nous ressentons. Comme on le voit, c’est un trouble « poétique »(selon l’étymologie grecque) qui peut s’en aller très au-delà du livre lui-même et de son absence physique.

Mais qui dirait que tout cela ne peut qu’être douloureux, négatif, etc. ?

Qui dirait que la cessation de ce questionnement débouchera nécessairement, et du fait de cette seule cessation, sur de la satisfaction, du bonheur, etc. ? Ne peut-il pas se faire qu’appelé(e) par une activité plus pressante, nous renoncions avec tristesse à ce petit moment de rêverie éveillée ?… Insistons-y : ce manque n’est pas une privation…

Par contre, le manque peut, à travers la résistance, nous faire basculer dans la frustration (blessure narcissique), qui, elle, parce qu’elle s’inscrit dans le registre imaginaire, est tout ce qu’il y a de plus douloureux (pour le moi)… Mais nous ouvrons là une troisième rubrique. Laissons Schopenhauer –qui n’y voit goutte –nous y conduire malgré lui.

 

Publié dans : Non classé |le 1 janvier, 2012 |Pas de Commentaires »

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